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Article Ouest-France du 18 Août 2006 Version imprimable Suggérer par mail
En Afrique de plus en lus d'enfants SDF

En Afrique, les guerres et la misère jettent de plus en plus d'enfants dans la rue. Les dégâts sont terribles pour eux : maladies, violences, proxénétisme, trafics en tout genre. Exemple au Burkina Faso, l'un des pays les plus pauvres de la planète. Limitrophe de la Côte d'Ivoire en proie à une guerre civile, le sud du Burkina a vu arriver de nombreux rapatriés et réfugiés. Bobo Dioulasso, la capitale du coton, ne peut plus faire face : depuis 2000, la région est passée de 600 000 à 800 000 habitants.

Reportage.

Les guerres et la misère jettent de plus en plus d’enfants africains dans la rue. Exemple à Bobo Dioulasso, au Burkina Faso.

BOBO DIOULASSO (de notre envoyé spécial). – Une nuit de juillet dans les rues de Bobo Dioulasso, la seconde ville du Burkina Faso. Près de la gare, des petites ombres se chamaillent. Depuis le déclenchement de la guerre en Côte d’Ivoire, il y a bientôt quatre ans, les groupes des gamins de la rue n’ont cessé de grossir. Avec leurs copains de misère burkinabés, ils sont plusieurs centaines désormais. Ils se regroupent par bandes autour des cars de laSogebaf, de la STMB, de la gare routière ou près de la Sitarail, la gare ferroviaire, où Adja, qui tient un restaurant, leur donne un peu de riz.
Les enfants entourent Hermann, éducateur à l’association Tié, qui passe tous les mardis et jeudis soirs. On s’amuse du petit Serge Mamouni. 10ans peut-être. Foutu gamin. «Il se faisait appeler Ibrahim Saoudogo et se prétendait de Koudougou, raconte Hermann. Les éducateurs se sont rendus làbas, pour rien. » Ibrahim est tombé dans la rue, à 10ans aussi, fuyant les mauvais traitements après la mort de sa mère. Six ans plus tard, il est toujours là.

Réfugiés de Côte d’Ivoire ou chassés de leur famille par la misère, les enfants des rues sont de plus en plus«Beaucoup ne mangent pas»
Il gagne, dit-il, un peu de francs CFAen transportant les bagages au petit matin. Ou il tend sa boîte rouge, celle de tous les petits mendiants de Bobo. Régulièrement, il vend aussi du cannabis. «125F la boule. » Au total, par jour, il peut se faire ainsi 500 à 600FCFA, un peu moins d’un euro (1). S’il y a un problème, c’est Bouala, 23ans, qui le défend. «On est nombreux avec lui, il n’est pas violent. » Bouala, le «koro», le chef de la bande, demande seulement sa dîme. Souvent Ibrahim lui «cache l’argent ». Faut bien manger un peu. «Beaucoup ne mangent pas. »
Bobo, la capitale du coton, ne peut plus assumer. «Depuis 2000, la région est passée 600000 à 800000 habitants », souligne Hermann. C’est elle qui a accueilli le plus de réfugiés chassés par la guerre en Côte d’Ivoire. Beaucoup sont restés. Marc Pilon, démographe à Ouagadougou, la capitale, cite l’étude à laquelle il a participé l’an dernier. Dans la province du Houet, celle de Bobo, 63% des réfugiés sont des enfants.Dans certaines écoles, la part des orphelins atteint 23%…
Le conflit a aussi appauvri la population locale qui doit partager, qui nereçoit plus l’argent envoyépar les travailleurs de Côte d’Ivoire, et qui continue de grossir naturellement. Le Burkina fait trop d’enfants : 6,6 par femme. Alors, au bout du compte, ici comme partout en Afrique, la misère finit par attaquer le pilier de la solidarité : «Avant, quand le père n’était pas là, c’était l’oncle. Aujourd’hui, les gens ont tendance à ne plus s’occuper des enfants des autres. C’est chacun pour soi, à cause du coût de la vie», déclare Hermann.

Des trafics d’enfants
Les dégâts sont terribles pour ces enfants. Au-delà des maladies qui les menacent, les méningites, le choléra, on a du mal, en les voyant, à imaginer les souffrances que décrivent Fatimata et Zorom, éducateurs aussi à Tié. Fatimata s’occupe des prostituées mineures. On les trouve, dès 13ans, dans les bars, soumises à des proxénètes, ou sur les trottoirs, près du cinéma du Houet, près du marigot. «Dans les bars, explique Fatimata, le client paye 1000F CFA pour la chambre et 1000 pour la fille. Parfois 500. Elles peuvent se faire jusqu’à 10000 par jour mais ne s’en sortent pas, elles font des enfants n’importe comment, tombent malades… »
Zorom, lui, travaille sur les trafics d’enfants. L’association est tombée sur un trafic il y a dix ans. Des enfants de la rue auxquels on faisait miroiter des gains énormes dans les plantations de café et de cacao deCôte d’Ivoire. Les enfants étaient en fait achetés par des planteurs. Un réseau s’était formé à Bouaké. Un enfant a pu s’échapper. L’association a fait un rapport aux autorités, l’Unicef amené une action, des lois ont été votées mais les trafics continuent…
Il y a d’abord celui des petits talibés. «À la fin de la saison des pluies, explique Zorom, des parents poussent leurs enfants àpartir : en saison sèche il n’y a pas de travail. Ils sont confiés à unmaître coranique. Ils partent à 30 ou 40, à pied, conduits par les plus âgés. Lemaître est en vélo ou en voiture. Ils partent cultiver ou mendier pour lui en ville. »
Second trafic : les petites bonnes, de 10 à 16ans, venues travailler en villepour constituer leurdot.Payées au mieux 5000FCFA par mois, premières réveillées, dernières couchées, elles sont souvent au final «renvoyées sans rien», quand elles ne sont pas victimes de viols, de grossesses non désirées et autres violences. Suivent les petits vendeurs et vendeuses ambulants. Puis les enfants travaillant dans les plantations de coton ou demaïs qui se droguent ou que l’on drogue pour tenir le rythme. Il y a peut-être pire encore: les enfants qui partent sur les sites aurifères de Moussobadogou, doivent entrer par des trous de souris et se glisser jusqu’à 20m dans des boyaux, sans étai. Ils se blessent souvent, se tuent parfois et toujours attrapent des maladies respiratoires. Face à cette montagne de problèmes, une association comme Tié(lireci-dessous) tented’agir.D’en sauver au moins quelques-uns…

(1) 100francs CFA = 1 ex-franc français soit 0,15 euro.


Au petit jour, ils quittent les petits boulots de la rue et se réfugient à Tié

Au petit jour, Ibrahim quitte les petits boulots de la rue et part au centre de la Sitarail, la société de chemin de fer, qui ouvre à 6h30. C’est là que l’association Tié s’est installée, en janvier, après dix ans de travail direct dans la rue. Ils sont trente à quarante à se réfugier ici chaque jour, accueillis par Théophile avant que n’arrivent les éducateurs. Théophile, 25ans, connaît bienla rue. Il y est tombé à l’âge de 9ans. Il y a quelques mois, il y était encore. Il était devenu koro, chef, avec une trentaine de gamins autour de lui. Ils vendaient du cannabis mais aussi cultivaient des tomates et des salades près du marigot. Rattrapé par ses trafics, Théophile a dû choisir : «Les policiers m’ont proposé de devenir indicateur. » Il a choisi le centre.

L’avenir des gamins de la rue n’est pas tracé. Devenus adultes, ils peuvent finir en prison, être tués mais tout aussi bien se faire gendarmes ou policiers. «Ou devenir plus riches que nous», sourient les éducateurs de Tié. L’association essaie d’intervenir rapidement. «Un enfant qui vient de tomber pleure, il n’est pas habitué, nous recherchons sa famille, nous la préparons et essayons de convaincre l’enfant », indique Hermann. Mais, le plus souvent, l’enfant est installé dans la rue et il faut trouver le déclic pour l’en sortir.

Pas assister, les sortir…
Dans le centre, Ibrahim et ses copains s’activent. Cultivent des arachides ou du maïs. Trois fois par semaine, Isaac Sama, vient donner des cours d’alphabétisation en djoula. Ils étaient une vingtaine ce matin-là, actifs, questionneurs, durant plus d’une heure : «Au début, ils n’étaient que quatre ou cinq », note Isaac. Trois autres fois par semaine, MoussaSanou les initient au jonglage. Entre ses festivals et mariages qui le conduisent à travers tout le pays, Tala, 26ans, un ancien de la rue lui aussi, passe parfois avec ses échasses et ses marionnettes.

«Le principal, poursuit Hermann, c’est que l’enfant ne reste pas sans rien faire, qu’il arrive à se concentrer. C’est pour ça qu’on a formé aussi un groupe d’artisans. Pas forcément pour en faire des menuisiers ou des maçons. Pour provoquer un changement. Leur vie est difficile mais ce n’est pas pour ça qu’il faut tout leur donner. De multiples associations sont nées à Bobo. Certains donnent et donnent, ça me rend malade, ça nous complique la tâche. La priorité, c’est qu’ils sortent de la rue!»
Tié agit aussi en amont auprès de tous les relais possibles. Avec l’association des maîtres coraniques pour les jeunes talibés ; les associations de quartiers, les «marraines »ou les matrones pour les petites bonnes ; les voisins des jeunes vendeurs ; les Unions de producteurs de coton pour les gamins des plantations…
L’association compte aujourd’hui sept éducateurs. Quatre postes sont financés par les groupes français Bolloré et CFAOet par laRégionRhône-Alpes à travers le Repta, le Réseau éducation pour tous en Afrique, animé par Gabriel Cohn-Bendit avec le soutien des enseignants retraités de l’association Gref. Gabriel Cohn-Bendit s’active beaucoup pour que les Repta se développent dans l’Afrique noire francophone: Repta Sénégal vient de naître; Repta Burkina devrait suivre puis Repta Niger. Fin novembre, à Ouagadougou, un forum sur l’éducation devrait réunir 150 à 200 personnes d’une dizaine de pays.
En même temps, le 25 novembre, le centre de Tié sera inauguré. D’ici là, on espère créer un restaurant au milieu du centre. Les jeunes vont être mobilisés pour faire un film et un journal. «On va essayer de faire venir tous les anciens enfants de la rue que nous avons connus», indique Lassina, le directeur. Ils seront sans doute nombreux. Mais bien peu tant le phénomène grandit…

Reportage
Michel ROUGER.

Page 2 du Ouest France (18 août 2006) en pdf
 
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